Mystère

Apparemment, cette maison n’avait rien de particulier. Elle était enchâssée entre deux autres bâtiments qui eux-mêmes constituaient un pâté bordant cette très ancienne rue pavée, qui descendait vers le port, ou montait vers la vieille ville. Ces pavés étaient très souvent glissants, car il pleuvait beaucoup ici. Cela faisait le bonheur des petites herbes. Le soir venu, on pouvait entendre le bruit des chaussures résonnant contre les façades. Mais le bruit s’estompait vite, et en tout cas, il ne parvenait que faiblement jusqu’en haut de cette maison, qui comptait cinq étages. De la rue, on pouvait apercevoir les trois fenêtres du dernier étage, de taille moyenne, qui n’accrochaient pas le regard. Des rideaux de dentelle ancienne ornaient les vitres. Rien que de très banal … mais si l’on s’attardait un peu,  on pouvait distinguer une petite truffe humide et mobile. Une chatte vivait là, sentinelle silencieuse et attentive.

Ces trois fenêtres éclairaient une grande pièce. On pouvait accéder au niveau supérieur par un escalier étroit, (qui plaisait bien à la chatte) et on se retrouvait alors sous le toit. Là était aménagée une petite terrasse donnant sur le côté opposé de la rue. Cette terrasse, orientée à l’ouest, accueillait les odeurs de l’océan et les rayons du soleil, lorsque celui-ci gagnait sur la pluie, ce qui arrivait souvent tout de même. Il y avait suffisamment de place pour mettre un fauteuil en osier, un peu usé par le vent salé. Un petit guéridon supportait la théière ou le bol de lait ribot. Il suffisait de tendre la main pour toucher les ardoises lisses et brillantes du toit. La chatte y dessinait de petites fleurs avec ses pattes, les jours d’humidité. Les goélands s’y posaient et la chatte les observait avec une réserve faite de respect et de méfiance. Sur le rebord de la terrasse était fixée une mystérieuse et très ancienne boule de verre enchâssée dans des entrelacs de cuivre mangé de vert-de-gris. Le verre, translucide, emprisonnait la lumière.

Le toit abritait une chambre aux dimensions modestes. On y trouvait un lit et une collection impressionnante de couettes et d’oreillers, utiles les mois d’hiver si humides. La chatte s’y creusait des galeries douillettes, et Alice, la personne qui vivait là, y coulait de longues nuits heureuses, … les nuits où elle dormait. Dans la grande pièce du bas, un coin servait de cuisine avec des étagères de bois peintes en bleu. Des bols côtoyaient de vieux verres dépareillés et des assiettes à pois. Il y avait aussi des bocaux remplis d’herbes sèches et de graines. Trois tringles couraient au plafond et permettaient de déployer plusieurs rideaux, certains transparents, d’autres opaques, faits de tissus coulant comme de la soie, ou au contraire, épais, arrêtant la lumière ou le vent froid. Ces rideaux transformaient la géométrie de la pièce et servaient de cachette à la chatte.

Une longue table de bois courait le long de tout un mur. On pouvait y trouver des livres empilés, des feuilles blanches, de la peinture à l’eau, des petits pots de verre, une machine à coudre, de la ficelle, de l’encre et des plumes …C’était une table pour tout faire…

 

…Plier ses genoux, et se détendre d’un seul coup. Très important la détente rapide et puissante, sinon cela donne un saut, un saut tout simple et on se retrouve accroupi, sur le rebord de la terrasse, petit humain humble et lourd. Alice s’était souvent sentie ridicule, dans cette position, sous le regard moqueur de la chatte, qui, en matière de souplesse et de puissance de saut, en connaît un rayon.

Oui, mais quelle revanche pour Alice, cette fameuse nuit où elle avait connu l’extraordinaire sensation de l’air circulant sous ses pieds ! Elle s’était immédiatement mise à se déplacer à toute allure, de peur de tomber, comme si la vitesse était la condition indispensable de la tenue dans l’espace. Elle s’était contentée cette nuit-là, de voler tout droit devant elle, juste au-dessus des toits, frôlant les antennes et les cheminées. C’était l’hiver, l’air glacé lui pinçait les narines, mais elle ne s’en souciait guère, tellement concentrée sur la puissance et la force à donner afin de se maintenir en l’air. Une fois de retour sur son toit, elle était restée longuement assise, sous le regard médusé de la chatte. Celle-ci était venu respirer très méticuleusement les odeurs emprisonnées dans ses cheveux, traces de fumées, de pluie, odeurs familières que la chatte reconnaissait, pour avoir si souvent arpenté les ardoises hérissées d’antennes et de cheminées.

Alice était épuisée et tendue. Elle était redescendue lourdement sur sa terrasse. De retour dans sa chambre, elle s’était mise au lit, et dans l’épaisseur de ses couettes et divers édredons, elle avait récupéré peu à peu ses forces, aidée par le ronron de la chatte. Elle pensait que tant d’efforts n’étaient sûrement pas nécessaires. Plus de confiance en elle, une respiration ample, des muscles souples et non bandés à l’extrême, voilà qui lui permettrait de voler avec fluidité et plaisir. Si le sommeil ne l’avait pas emportée, elle aurait remis çà dès cette première nuit glacée de janvier.

Les nuits suivantes, elle ne put décoller, sans qu’elle sut pourquoi. Une pluie fine et froide tombait obstinément, et elle aurait tant aimé filer à travers les gouttes, avec cette sensation de voler dans un aquarium !

Et une nuit, quelque temps plus tard, elle se réveilla brusquement, au terme d’un rêve intense et si proche. Sa tête était encore un peu là-bas, et lorsqu’elle voulut descendre les marches menant au verre d’eau désiré, ses pieds firent un petit saut et l’envoyèrent tête la première dans l’escalier. Calmement, légèrement et avec combien de fluidité, elle se retrouva en bas, dans la grande pièce, sans avoir touché une seule marche de vieux bois. Dans la cuisine, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Les lampes éclairaient faiblement la rue déserte et mouillée.


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