Le premier matin du monde…

auroreJe m’engage sur le sentier menant vers la plage. L’herbe rase et dense est d’un vert si soutenu qu’on se croirait au printemps. Des pigeons ramiers s’envolent avec fracas à mon passage. Je débouche sur la grève. Le soleil vient de se lever. Lumière rase de l’aube tardive. La plage se donne des airs de premier matin du monde. La petite source, tarie l’été, a creusé une large entaille dans le sable. Elle s’écoule en clapotant timidement vers le large, les vagues et l’immensité. J’imagine le goût de son eau. Un goût de chlorophylle, de feuilles dormantes dans les sous-bois secrets de l’île, un goût de terre rouge oxydée, un goût minéral de granit. L’eau douce viendra s’unir et ne faire qu’une avec l’eau salée de l’océan.

Je dirige mes pas vers le rivage, je chemine à la lisière de l’eau, et bientôt m’arrête. Fascinée par la chanson inlassable des vagues. La mer a quelque chose à me dire. Pas un souffle de vent. Aucun humain à part moi. Des goélands évoluent au loin dans le ciel moutonné de nuages. Une lumière rose habille et veloute discrètement le sable. La mer s’étire à l’infini, frise en surface sans qu’un rouleau ne vienne déranger la sérénité de ses eaux. Plantée face à elle, j’observe, j’écoute, pleine d’attention, cette chanson douce, qui vient de la nuit des temps. Combien d’êtres vivants, avant moi, l’ont entendue?

Les petites vagues s’écrasent dans un bruit de papier froissé. Leur crête est bordée d’écume onctueuse, nacrée, qui satine sous la lumière matinale. En se retirant doucement, ça crépite, ça grésille, l’écume riche et dense  s’est dissoute dans l’air du temps. En deux secondes, il n’en reste plus rien. Cette chanson douce et répétitive, froissement de papier puis grésillement, agit comme un mantra sur moi. J’observe, hypnotisée, la naissance et la disparition des vagues et de l’écume.

Lâcher-prise, abandon, création, disparition, la mer a quelque chose à me dire. J’écoute et mêle ma respiration à celle de l’eau. A chaque expiration, je sens les tensions se dénouer et se dissoudre, comme l’écume. A chaque expiration, mon espace se dilate et créé de la douceur.

Laisser aller, s’abandonner à l’incertitude. Seule la minute présente existe. La précédente est déjà morte, la suivante n’existe pas encore. Les pieds plantés dans le sable mouillé, la tête connectée à l’Univers, j’ouvre mes mains et embrasse le temps, le présent, le connu et l’étranger. Avec l’intime conviction que l’être humain abrite en lui tout ce qu’il faut pour vivre et honorer chaque minute de vie.


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